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Il ne faut pas dire si cette voix est de notre pays ou d’un autre...
Les voix qui frappent en nous ne sont ni de près ni de loin; elles sont seulement les éveilleuses des voix qui s’étaient tues longtemps en nous, et qui tout à coup viennent à s’éveiller comme les hôtes divins voilés par notre oubli....


Dans la Rome antique, la sculpture s’avère être l’une des composantes majeures du jardin scandant l’espace et lui conférant du sens, qu’il soit d’ordre poétique ou politique. Des nombreux lieux ont été ainsi conçus pour que des collections s’y déploient à ciel ouvert. La création de parcs de sculptures contemporaines où la main de l’homme ajuste la nature dans un but artistique perpétue cette démarche. Elle se trouve en opposition aux interventions artistiques dans le grand paysage où les oeuvres sont déposées au cœur d’un environnement naturel et où la préoccupation écologique tient désormais une place significative. L’initiative des artistes plasticiens de Pesmes s’inscrit dans cette mouvance. Le site des Forges de Pesmes, site naturel exceptionnel, témoin direct durant quatre siècles d’une importante activité métallurgique, accueille les œuvres de douze artistes plasticiens qui pour la première fois exposent ensemble. Ils ont installé leurs œuvres dans un geste solennel, avec une profonde conviction personnelle, comme une offrande sur l’autel d’une cathédrale. Rodin n’a-t-il pas dit que la nature est pour lui à l’origine de la cathédrale?

La plupart des artistes viennent de Franche-Comté (Sonja Brissoni – décédée l’année dernière, Joseph Ginet, Michel Laurent, Fabien Mick, Régina le Moigne, Daniel Nicod, Denis Pé, Mylène Peyreton, certains comme Hilda Staub, Markus Graf arrivent de Suisse allemande. Quant à Anita Rumpf et Andrea Malaer, ils partagent leur vie entre la Haute-Saône et la Suisse allemande, leur pays natal. Le choix de l’emplacement leur appartenait. Chacune des œuvres a trouvé sa place correspondant à son volume, à l’ambiance qu’elle crée; peut-être aussi que le lieu l’attendait?

Quant aux matériaux et méthodes, quelques sculptures et installations répondent aux procédés ancestraux comme la taille directe (Joseph Ginet), le modelage (Joseph Ginet, Régina Le Moigne, Denis Pérez) et la coulée du bronze (Joseph Ginet, Denis Pérez).  
Certains se tournent vers l’acier, le matériau déjà utilisé par les sculpteurs à partir des années 60 (Markus Graf, Andrea Malaer, Mylène Peyreton). Ici, ces structures se démarquant par la simplicité peuvent atteindre dans leur pureté une profonde spiritualité.
Michel Laurent, fasciné par l’acier et le travail de la forge, cherche à le déployer dans l’espace, laissant le spectateur convaincu de sa souplesse et de sa docilité. Fabien Mick, Michel Laurent, Mylène Peyreton, Anita Rumpf et Hilda Staub se tournent vers les matériaux évoquant le monde industriel (grillage, gabion, tissu non tissé traité à l’acrylique, fil métallique tressé, bombes de peinture…) et témoignent de la diversité des médiums utilisés par les artistes contemporains. Plusieurs œuvres exposées sur le site oscillent entre abstraction et figuration. Elles sollicitent l’esprit, sa capacité analogante (Joseph Ginet, Denis Pérez). Le site accueille un nombre important d’installations de styles et techniques hétérogènes (Markus Graf, Régina Le Moigne, Daniel Nicod, Mylène Peyreton, Anita Rumpf, Hilda Staub, Joseph Ginet). Les origines des installations dont le terme signifie: environnement et scénographie, remontent au début des années 60. L’artiste habite l’espace à l’aide de matériaux variés. L’installation décloisonne les disciplines: avec “Résonance”, Denis Pérez introduit des effets sonores créés par lui-même qui renforcent l’attention des spectateurs ; pour sa “Nidation”,  Daniel Nicod invite Fabien Mick qui avec
des pochoirs et des bombes de peinture a fixé une image sur son travail.             
Les travaux de Fabien Mick, son goût pour les interventions in situ et l’utilisation des pochoirs et des bombes de peinture l’inscrivent dans la catégorie d’art urbain, renommé street art, mouvement artistique contemporain regroupant toutes les formes de création réalisées dans la rue ou dans des endroits publics. Nous pénétrons le paysage par le chemin qui longe la gracieuse courbe de la rivière, à la découverte des sculptures et installations qui ponctuent le sentier. Les artistes sont absents, nous sommes seuls pour ce parcours... Ce sont leurs œuvres qui nous parlent.

A. Bourdelle et Elisabeth Lanczyk

Photos de Hans Arend de Wit




Sonja Brissoni.
“Nœud”: Le ruban d’acier dans sa quête de l’espace, s’enroule, vrille à un instant bien précis, poursuit son trajet pour donner naissance à un volume. Posé verticalement au sol, “le nœud” ainsi créé, a trouvé son équilibre, résultat d’un calcul mathématique très précis. Le sculpteur aime le combat entre lui et “sa” matière, où l’un et l’autre doivent se soumettre, se respecter et s’effacer pour que seule l’œuvre soit victorieuse. Sonja Brissoni semble être en intime complicité avec l’acier, en un mystérieux corps à corps avec lui. Une quête d’expérimentation dans les recherches d’équilibre se ressent, amorcée par la volonté d’une perfection mathématique. 









Joseph Ginet.
Une forme verticale noire et deux suivantes installées dans un des recoins du site. Massives, présentes,  figures humaines ? Hommes? Femmes? En marche? On ne les regarde ni de face, ni de profil, ni de dos. Nous tournons autour,  le volume nous dévoile toute la diversité des formes animant la surface (creux, saillies). Sculptées à la tronçonneuse dans le bois de chêne avec le procédé de la taille directe qui ne laisse aucune place à l’accident. Le travail irrégulier par étapes est indispensable. La surface brûlée durcit le bois. Ambiance de paix, de calme, d’harmonie, de mystère...  Un groupe de trois formes verticales “Trois grâces” de Joseph Ginet en dialogue secret...







Markus Graf.
“Portail”, la porte entrouverte sur la nature, découpée dans un panneau d’acier légèrement courbé... Rien d’autre. De loin tout est calme et statique. On tourne autour pour découvrir toutes les courbes et contrecourbes: impression de mouvement et de tensions... Une spirale couleur bleu et rouge suspendue au-dessus de l’eau. Verticale, elle se balance lentement au gré du vent en quête d’équilibre. La couleur l’éloigne de sa composante matérielle et permet à la lumière de s’accrocher différemment. “La Balance”, spirale avec son bras ouvert pénétrant l’espace, s’engage dans un mouvement sans fin. Avec “le portail” et “la balance”, Markus Graf nous ouvre vers l’infini.









Andrea Malaer.
Neuf colonnes en acier forment un cercle. Structure massive semblant contenir et protéger une énergie précieuse en son centre. Les mots par terre comme des panneaux signalétiques sur notre route... En face, cinq sculptures rondes alignées chacune avec une découpe différente: allant d’une structure complexe vers une structure sommaire, élémentaire, indication d’un chemin? De l’autre côté, cinq volumes géométriques différents. On “toque” sur un des volumes et le son venant de ses profondeurs comme un appel ou un rappel saisit notre attention. Les formes épurées, statiques et silencieuses ; un subtil agencement géométrique, une polarisation de l’espace chargent l’ensemble d’une puissance poétique. Andrea Malaer, artiste-philosophe, inspiré de l’énergie de la nature, réussit le pari d’exprimer son émoi au travers des formes pour lesquelles on ne trouve pas de similitudes dans la nature qui nous entoure.





Régina le Moigne.
Les formes verticales au bord de la rivière, “Feuilles” et “Bambous” semblent vouloir se fondre dans la nature; “Les feuilles” à travers leur couleur de terre, “les bambous” par la couleur empruntée aux lacs jurassiens en hiver. Les hauteurs variées, les courbes, les inclinaisons propres à chacune, le mouvement, traduisent l’effort lié à la naissance et surtout l’instant qui le précède, le passage sous la terre, le moment où la plante affronte les obstacles avant d’atteindre la lumière et son épanouissement vertical. Les installations de Régina le Moigne infatigable scrutatrice de la nature...






Daniel Nicod. L’espace protégé par la végétation forme une sorte d’abside. Espace sacré ? Il accueille un volume construit avec des poutres en bois, une maison, dans sa version la plus naïve, la plus innocente... la plus intime. Sur sa façade, une image: le visage d’un enfant; son unité est hachée par les intervalles entre les poutres. Quatre lattes précédant le volume portent les parties absentes de l’image; seul un point bien précis nous donne la lecture complète. La série de “Nidation” poursuivie ici par Daniel Nicod réalisée en collaboration avec Fabien Mick, correspond au voyage aux sources, vers la vie naissante, fragile et inoffensive, nécessitant une protection particulière… au voyage dans nos profondeurs, vers le cocon protecteur abritant la mémoire de notre innocence.








Michel Laurent. Une grande forme organique rappelant une ruche, d’aspect métallique, brillant, lumineux : “Nora”. Accrochée entre deux branches d’arbres au-dessus de la rivière, elle se démarque sur le fond verdoyant de la nature. L’oxydation changera (transformera) “sa robe”. Ainsi la nature l’intègrera. Avec cette création Michel Laurent soulève la question de la présence d’un volume dans l’espace. “Palabra”, un arbre en acier poussant comme si rien n’était aligné avec les autres arbres fruitiers. Ces branches métalliques s’épanouissant dans l’espace donnent l’effet d’un travail faisant corps à corps avec la matière. Les deux créations de Michel Laurent renouent par des formes surprenantes avec l’histoire du lieu, sa grande activité et son savoir-faire dont les indices (houille) sont toujours livrés par la terre.










Denis Pérez.
Une branche d’un bel arbre au-dessus du chemin; sur elle des formes fragiles et résistantes à la fois. Suspendues, elles semblent échapper à la gravité et portent l’empreinte du temps qui passe. Témoins fiables d’une vie antérieure, à l’instar des fossiles, elles semblent retenir ses empreintes et son énergie. “Cocons” ou peut-être “les âmes d’une terre inconnue”? Inexplicable résonance au fond de nous; le son délicat venant de l’arbre l’amorce, attire l’attention et interpelle. “D’où venons- nous, où allons-nous ?” Un couple ou peut être la personnification de l’énergie masculine et féminine? Proches et lointains, les visages tournés chacun de leur côté contiennent les traces du temps. Recherche d’équilibre, de polarité? Leurs corps sont une fine couche de peau protectrice de leurs volumes invisibles, de leur mémoire? Le vide entre les silhouettes, l’absence de matière obligent notre œil à “reconstruire” ce qui dans la nature est gonflé de vie. Sommes-nous les collaborateurs actifs de l’artiste? Son œuvre n’est-elle pas aussi l’invitation adressée à l’espace pour qu’il participe en tant qu’élément perceptible? Denis Pérez s’avère-t-il vecteur entre la matière, l’espace et le spectateur?






Mylène Peyreton. Un groupe de formes géométriques semblables, posées au sol, comme un oiseau qui déploie ses ailes. De dimensions variées, ces carrés en acier pliés sur la diagonale, pointes tournées vers le ciel, semblent être prêts pour le décollage. Mylène Peyreton assume la forme carrée et la répète  nfiniment, en lui conférant à chaque fois une valeur absolue. La répétition produit le rythme d’où le mouvement se dégage. Une grande cage cubique discrète mais présente est posée là: emprisonnement ou simplement les limites de la vie? Ce gabion abrite trois plaques carrées en acier: rouge, jaune et verte. Elles accentuent l’agencement géométrique de son espace intérieur. D’un certain point de vue, la plaque rouge se hisse vers le haut et les deux autres s’écartent comme les ailes d’un oiseau tentative d’évasion?











Anita Rumpf. Un énigmatique groupe longe le chemin: pèlerins?  Qui sont-ils? Les chutes de bois coupées dans une scierie portent les traces d’outils, des indices d’une  vie antérieure, du temps qui s’est écoulé mais qui continue d’avancer. Quelles marques laissera-t-il encore? “Promenade des sages”... L’artiste considère ici la nature comme une référence fondamentale pour sa création. Elle a chargé son groupe d’une ambiance de calme, de paix et d’harmonie. Les formes en grillages accrochées sur les branches d’arbres au-dessus du chemin, les mêmes au sol: un ensemble. Elles suggèrent les graines qui vont ensuite se métamorphoser. L’artiste nous laisse la liberté d’imaginer selon notre propre histoire…








Hilda Staub. Un mouvement au-dessus de la rivière: les plumes blanches et noires se balancent au gré du vent; effet apaisant, poétique, contemplatif. En apparence libres, les formes s’inscrivent dans la direction du vent. Blanches et lumineuses dans la lumière, les plumes prennent la couleur du ciel gris, les noires se fondent dans la nature: Contemplation de ce mouvement et des reflets mouvants. Les petits “gnomes” sur l’eau marchent dans le vent, suivent le mouvement, suivent la vie. Hilda Staub parle avec le vent. Une fois le parcours accompli, il nous reste une sensation de profusion de matériaux, de formes, de créations, de sens. Un véritable et riche aperçu de la sculpture d’aujourd’hui qu’elle soit pérenne ou éphémère. Certaines de ces œuvres fusionneront avec ce lieu à mesure que le temps s’écoulera. Nous attacherons-nous aux intentions des artistes? Une étrange émotion s’est révélée. Elle va de l’inconnu en nous vers l’inconnu dont les artistes ont chargé leurs œuvres.



Ile Art: http://ileart-pesmes.blogspot.com/






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